La compagnie KS and Co est née, en 1990, de la rencontre d’univers culturels que rien ne destinait à se croiser: la Caraïbe et la Russie. Un hasard qui annonçait déjà le potentiel exceptionnel d’ouverture et de ralliement aux cultures du monde de cette compagnie.
Ewlyne Guillaume, la directrice artistique, est à l’origine de ce projet qui porte le sigle presque secret de KS and Co. Elle est alors traductrice en langue russe et comédienne. Elle est installée en Martinique mais travaille aussi à paris et à Moscou. C’est là, sur l’île de la Martinique, alors en pleine période d’expérimentation théâtrale impulsée par Aimé Césaire, que les projets de la compagnie KS and Co voient le jour.Ewlyne Guillaume connaît les auteurs russes, elle baigne depuis l’enfance dans la culture russe. Elle est aussi dans une interrogation politique exacerbée par la révolution de mai 68 en France. Sa compagnie naîtra de la rencontre avec le 5ème Studio du Théâtre d’Art de Moscou fondé par le maître Stanislavski(1). Ewlyne Guillaume est appelée à Paris et en Russie, en tant que traductrice simultanée sur la création de la pièce Cinzano de Lioudmila Petrouchevskaïa dans la mise en scène de Roman Kozak, dont elle organise une tournée en Martinique. Il y aura plusieurs collaborations entre Moscou, Paris et la Martinique dont des stages de formation d’acteurs à la Comédie de Béthune chez Alain Alexis Barsacq et Agathe Alexis, à l’école du Passage à Paris chez Niels Arestrup.Puis, la DRAC Martinique s’intéresse à cette expérience et le projet «Hyménée», la pièce de Gogol est écrit. Il s’agit de fédérer plusieurs pays (Martinique, Guadeloupe, Haïti) et plusieurs compagnies autour de cette création. Elle s’articule autour d’un stage de formation d’acteurs conduit par le Théâtre d’Art de Moscou, duquel sortiront les acteurs d’ «Hyménée». Le projet est inédit. Trois compagnies martiniquaises s’investissent: Now Théâtre de Lucette Salibur, Derivaj de José Exélis et KS and CO. Le spectacle tourne en Martinique.« Hyménée » est une belle aventure qui permet de découvrir les acteurs de la scène martiniquaise actuelle. C’est aussi le moment de l’entrée en scène du deuxième pilier de la Compagnie ou le Co de la compagnie KS, il s’agit de Serge Abatucci.
Lui, à cette époque est en pleine vadrouille artistique. Il vit à Paris, après avoir quitté la Martinique au moment où le théâtre y est en plein questionnement identitaire. Il a monté la compagnie Saeta avec le chilien Vladimir Beltran et évolue avec des artistes de l’Est rencontrés à l’Hôpital Ephémère. Il est proche de la Yougoslavie, des musiques gitanes. Ewlyne Guillaume l’avait vu un jour, dans un spectacle de rue, jouer dans un combat de coqs. Le rôle du maître coq l’avait émue. Au moment du casting d’ «Hyménée», le metteur en scène russe recherchait des acteurs sensibles. Pour le premier rôle masculin, un homme tendre, un anti héros, bien éloigné des rôles habituellement donnés à Serge Abatucci, Ewlyne pense à ce maître coq et c’est la rencontre de leurs vies. Il y aura d’autres projets avec les metteurs en scène russes après «Hyménée», dont: «Ici vivent des gens» d’Athol Fugard. Le spectacle dans le cadre d’une tournée est invité en Guyane par la compagnie Maskilili, cette première prise de contact avec les artistes guyanais ouvre la route qui conduira KS and CO jusqu’à son implantation à Saint-Laurent du Maroni, quelques années plus tard. Il y a ensuite la création d’«Orphée Noir» invité par le Festival In d’Avignon en 1998, joué dans la cour du Musée Calvet l’année de la commémoration du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. C’est un tournant dans la vie de KS and CO. Serge Abatucci, à ce moment là, intègre définitivement la compagnie, il partage avec Ewlyne Guillaume une sorte de langage commun et sans frontières. Leur rencontre les confortent tous les deux dans leur vision du monde et de l’acte artistique. Les problématiques politiques du théâtre antillais, un théâtre noir ou un théâtre blanc? les troublent. La sensation très aigue pour Serge Abatucci d’assister à un ressassement de la question identitaire les amènent à développer un projet artistique basé sur la diversité et le lien entre les cultures du monde. Les répétitions d’ «Orphée Noir» ont lieu à Paris au théâtre de l'Odéon avec une grande équipe de concepteurs et un plateau cosmopolite de dix-huit comédiens (Burkina Fasso, Gambie, Sénégal, Côte d'Ivoire, Cameroun, Martinique, Guadeloupe, France). Ewlyne et Serge mettront en scène une forme pour l'agora du spectacle à trois comédiens. Ils tourneront partout en Europe et dans la Caraïbe et dans toutes les configurations possibles. A partir de ce spectacle Ewlyne Guillaume et Serge Abatucci décident de faire troupe.
En 2003, la compagnie est invitée en résidence à Saint-Laurent du Maroni en Guyane où elle fait œuvre d’ancrage. Elle met en place le Festival de rencontres théâtrales, les Tréteaux du Maroni. Peu de temps après, Léon Bertrand, le maire de Saint-Laurent, décide de lui confier l’implantation de la première scène conventionnée de Guyane:
Kokolampoe, pour un théâtre équitable. KS and CO installe un théâtre de poche dans la case de bagnard N°8 du Camp de la Transportation, puis dans la case N°9 et invente un théâtre sans mur qui se transporte de lieu en lieu dans le bassin de l’ouest guyanais.
(1) Constantin Stanislavski est le fondateur du Théâtre d’Art
de Moscou. Il créée des classes de théâtre: les studios qui deviennent
des laboratoires de formation d’acteurs, dans la perspective d’un
théâtre populaire, accessible à tous. Il y a eu à l'époque quatre studios. En
1990, Oleg Efremov charge Roman Kozak d'un cinquième studio.